Dans le cadre de la corrida chevaleresque, les cavaliers étaient des aristocrates. Toréer était un moyen de démontrer sa supériorité, tant en termes de courage, que de pouvoir économique et politique, ne serait-ce que par la débauche de moyens que représentait leurs apparitions.
Lorsque ces seigneurs se retirent, les laquais et autres matatoros, se retrouvent sans emploi. Ils décident de continuer à toréer, mais désormais, Ils vont le faire pour leur propre compte.
Les varilargueros, qui remplacent les caballeros sont eux aussi, des hommes de basse extraction.
Cavaliers et matadors à pied, sont maintenant égaux. Il n’existe plus de hiérarchie sociale.
Les matadors, considèrent alors qu’ils n’ont plus de raison de rester subalternes vont alors chercher à attirer sur eux l’attention du public. En outre, ils doivent justifier de leur présence en piste.
A briller ainsi, ils rentrent alors en rivalité ouverte avec les cavaliers.
L’un d’entre eux se nomme Francisco Romero. Il sera le fondateur de la plus illustre dynastie taurine du XVIIIe siècle.
En plus de ces laquais au chômage, il existe une autre pépinière d’où émergent certains de ces premiers professionnels du toreo. Il s’agit des abattoirs, en particulier ceux de Cadiz et de Séville où l’on travaillait avec beaucoup de bétail sauvage. Les garçons bouchers y sont très habiles à l’heure de tuer les taureaux. Dans les corrals, naissent alors de nouvelles techniques qu’ils appliqueront plus tard en piste. (3)
Un nouvel usage se répand également. Il s’agit de l’utilisation de la muleta, mot à mot “la béquille”, un support en bois sur lequel on enroule le tissu. Cet outil permet plus de précision et de finesse dans le mouvement, libère une main… ouvre un bon nombre de possibilités. Cette invention est attribuée par certains à Francisco Romero, d’autres donnent sa paternité à Miguel Bellon El Africano en 1720, mais des documents font état de son utilisation de manière sporadique depuis plus longtemps.
Quoi qu’il en soit, le tercio de mort évolue, les gouts du public aussi, et les matadors engagent un bras de fer avec les cavaliers.
Au même moment, commencent à surgir les premiers éleveurs reconnus : Tadeo Guendulain, José Jijon, José Rafael Cabrera, Gregorio Vazquez, Juan José Becquer, Benito Ulloa, le comte de Vistahermosa…. Il s’agit de bourgeois et négociants qui se sont aperçu rapidement que le toro d’arènes était mieux payé que le taureau de viande, mais qu’en plus, celui-ci pouvait offrir la gloire.
Ainsi, avec des méthodes encore rudimentaires, ils commencent à l’élever et le sélectionner. Apparaissent ainsi ce que l’on nomme les Castes Fondatrices, élevages primitifs sur lesquels se construira la Raza Brava. Elles sont au nombre de sept : Castellana, Jijona, Navarra, Cabrera, Gallardo, Vazquez et Vistahermosa. La majorité ont disparues aujourd’hui, le cheptel moderne étant principalement constitué sur la racine Vistahermosa. Pour faire un parallèle avec le monde du vin, il s’agirait ici des cépages.
Enfin, dans l’objectif de financer les hôpitaux de la cour, en 1754, le roi Fernando VI, autorise la construction de la première arène en dur de Madrid à la Porte d’Alcala. La plupart des grandes citées construiront alors des enceintes sur ce même modèle. La corrida a enfin son édifice dédié : “la plaza de toros“, les arènes. On peut souligner que cela marque aussi le début de la corrida professionnelle comme un spectacle à visées lucratives.
Au début du XIXème siècle, tout est alors en place pour permettre l’affrontement de ces groupes de toreros, en vue de s’imposer et de dominer la corrida naissante.
Cette lutte tournera, peu à peu, à l’avantage des hommes à pied.
En 1836, un matador nommé Francisco Montes Paquiro, publie sa “Tauromachie complète” qui servira de base au règlement taurin des arènes de Madrid en 1852 sous la tutelle de Melchor Ordoñez alors gouverneur de la capitale espagnole. Il couche sur le papier le cadre définitif de la corrida moderne en structurant le spectacle autour de toros, d’élevages identifiés et reconnus, combattus par chacun des matadors accompagnés de son équipe, sa cuadrilla. D’autre part, chaque toro sera combattu en trois tercios (actes) distincts, au protocole établi, se terminant par la mort de la bête à l’issu du troisième tiers.
La corrida moderne est née.
Le XXème siècle verra bien des révolutions dans l’arène, mais elles porteront sur la façon de toréer, le style et la technique, mais pas sur le déroulé.
Ainsi, tant bien que mal, et en prenant quelques raccourcis, nous avons parcourus près de 25000 ans d’histoires en une dizaine de pages.
