A partir du IXème siècle des textes (1) font état de jeux équestres, entremêlés aux célébrations populaires Ces jeux, spectacles s’articulent autour des toros de vida et des toros de muerte. Le toro de vida est destiné à la population à pied. Il est question ici de réussir à toucher l’animal malgré ses attaques. Bien que le chaos règne en piste (place de ville, de village), à l’issu des jeux le toro est rendu à la liberté. Il y est symbole de force et de fertilité. Il incarne cet être mythique, presque surnaturel que l’on rencontre dans un nombre considérable de mythologies. Le toro de muerte quant à lui, est réservé à la noblesse locale qui le combat depuis le cheval au moyen de son équipement militaire. L’acte suprême, la lanzada, à la lance longue, met fin au combat ainsi qu’à la vie de l’animal.
Afin de les assister depuis le sol, ces cavaliers ont à leur disposition des laquais. Ces hommes, de basse extraction, utilisent largement la cape, leur vêtement, pour attirer l’attention de l’animal. Ils placent le toro au bon endroit pour le cavalier et peuvent intervenir en cas de d’urgence. Enfin, il leur revient également la tâche de mettre fin à la vie du toro transpercé par la lance, de l’achever. Parmi eux, certains sont de véritables spécialistes. Ils sont appelés matatoros, les tueurs de toros.
Quant au bétail proposé en piste, sa provenance est encore peu claire. Il semblerait que les taureaux combattus soient issus de la capture au sein des derniers troupeaux sauvages autochtones. Une autre source d’approvisionnement se fait par la voie des éleveurs locaux dont le bétail est encore élevé en semi-liberté tout comme il l’était en Camargue il y a peu de temps encore.
La fin de la reconquista en Espagne fera de ces jeux un spectacle. Ces joutes sont l’acte de naissance de la corrida dite “chevaleresque” où les seigneurs eux-mêmes rivalisent de courage en piste.
Le passage d’une équitation « à la bride » vers une technique dite « à la ginete », ainsi que l’amélioration des montures par croisements avec les chevaux arabes entre autres, permettent une grande évolution dans la technique des caballeros toreadores. Il est désormais possible de se rapprocher beaucoup plus du toro. De tourner autour et non plus de le recevoir de face comme lors de la lanzada. Ainsi, dans l’objectif de démontrer toujours plus de courage, les cavaliers abandonnent la lance au profit du rejon. C’est un javelot court qui ici, s’utilise d’estoc. Son utilisation nécessite une plus grande proximité avec le toro et donc plus de finesse équestre comme de sang-froid. Cette corrida chevaleresque trouve aujourd’hui son expression la plus aboutie dans le Rejoneo, corrida équestre pratiquée en tant qu’art majeur par les cavaleiros portugais. (2)
Au début du XVIIIe siècle, l’histoire de la corrida est percutée par celle des hommes. En 1714, la fin de la guerre de succession d’Espagne place la famille de Bourbon sur le trône ibérique déposant les Habsbourg. Si les Autrichiens étaient de grands amoureux des jeux taurins, le français, ne le sera pas, loin de là.
Natif de Versailles et duc d’Anjou, le nouveau monarque n’a pas vraiment grandi dans un environnement de culture taurine. Si la présence de tauromachies est attestée depuis la nuit des temps dans le sud de France, au-delà d’une ligne, Bordeaux-Fréjus, les taureaux n’ont pas pris racine.
Ainsi, Philipe V déteste cordialement les jeux taurins. Les aristocrates ont à cœur de plaire au nouveau roi et cessent dès lors de participer à ces jeux désormais barbares. Le Bourbon n’est pas le seul responsable du désamour de l’aristocratie pour la chose taurine. Cependant il en est le symbole et consacre cet abandon par décret. En 1723, les caballeros sont contraints par la loi d’abandonner le ruedo. Il est désormais interdit aux courtisans de pratiquer le toreo.
Cette situation est fondamentale dans l’évolution de la corrida.
A ce moment coïncident deux éléments constitutifs du spectacle moderne.
D’une part, l’émergence du matador à pied en tant que protagoniste et d’autre part l’existence du toro bravo en tant que race dédiée.
Si la noblesse abandonne les jeux taurins, le bas peuple quant à lui ne voit pas les choses de la même manière.
Alors que ces caballeros rejoneadores, se retirent de la piste, ils sont remplacés par des cavaliers non nobles. Souvent issus du campo, petits propriétaires agricoles, conducteurs de bétail, vachers, ils n’utilisent pas le rejon, cette arme noble, mais la vara, la lance longue, leur outil de travail. On les nommera varilargueros, ceux de la lance longue.
Tout comme les seigneurs avant eux, ils pratiquent la suerte, l’action, en mouvement et sont propriétaires de leurs chevaux. Néanmoins, là où le rejon est utilisé comme une arme d’attaque, et donc, le cavalier se projetant vers le toro, la vara de detener quant à elle s’utilisera de manière défensive. Le cavalier subit l’attaque du toro et décharge l’action sur l’avant du cheval. Cette façon de procéder annonce déjà la pique moderne en gestation. Ces suertes ont toujours vocation à être spectaculaires. Elles se pratiquent ainsi parfois à caballo levantado par exemple, le cheval déjà relevé lors de l’attente du toro, et bien évidemment, sans que le toro ne touche la monture. Les hommes à pied interviennent alors au quite, avec plus ou moins d’élégance et surtout prennent maintenant le relais pour mettre le toro à mort, à l’épée. Ils n’interviennent donc plus afin de suppléer les carences du seigneur, mais bel et bien en qualité d’acteurs à part entière.
Les cavaliers tiennent encore le haut de l’affiche, mais les piétons gagnent en importance, et ce n’est que le début. Car au-delà des changements techniques propre au toreo, sur le sable de l’arène un nouvel ordre social se met en place.